Après la désagrégation de l’Union Soviétique, en 1991, le slogan “le changement grâce au commerce” fit florès parmi les dirigeants occidentaux. Le capitalisme l’avait emporté face au communisme et son succès allait permettre l’accès de tous les pays à la démocratie. Mais, en 1992, un ancien officier du KGB, Vladimir Poutine, devient maire adjoint de St. Petersbourg. Nommé à la tête du Service Fédéral de Sécurité (ex-KGB), puis président du gouvernement de la Russie, il accède en 1999 aux fonctions de président de la fédération de Russie par intérim après la démission de Boris Eltsine, puis, en mai 2000, il remporte l’élection présidentielle anticipée et devient président de plein exercice. Vingt-cinq ans après, Poutine est toujours au pouvoir.
Le régime de Poutine n’est pas une dictature classique, c’est quelque chose de nouveau : une kleptocratie autocratique à part entière, un État mafieux construit et géré dans le seul but d'enrichir ses dirigeants, avec en prime l’idée mono maniaque de Poutine de reconstruire l’empire russe.
Dans les années 80, en tant que maire adjoint de Saint-Pétersbourg, Poutine délivrait des licences d'exportation pour des matières premières afin de les vendre à l'étranger pour acheter de la nourriture. L'argent disparaissait, détourné vers le compte bancaire d'un obscur groupe de sociétés appartenant à des amis de Poutine. Ce système fonctionnait grâce à des sociétés occidentales qui achetaient les produits exportés, à des régulateurs occidentaux qui n’étaient pas gênés par des contrats douteux et grâce à des banques occidentales qui manquaient étrangement de curiosité au sujet des nouveaux flux d'argent entrant sur leurs comptes.
Des stratagèmes plus complexes ont rapidement suivi. Ils impliquaient des biens immobiliers en Russie, des sociétés écrans en Espagne, des coentreprises russo-finlandaises, des intermédiaires allemands et des comptes bancaires dans de nombreux pays...
Le système politique qui allait finalement devenir la Russie poutinienne a été le produit de deux mondes : d'une part, le milieu du KGB, avec sa longue expertise en matière de blanchiment d'argent, acquise au fil des années passées à financer des terroristes et des agents infiltrés, et d'autre part, le monde tout aussi cynique et amoral de la finance internationale.
En novembre 2013, en Ukraine, une vague de protestations à grande échelle est déclenchée par la décision soudaine du président Viktor Ianoukovytch de suspendre l’accord d'association entre l'Ukraine et l'Union européenne et de resserrer les liens avec la Russie. Les manifestants s'opposent à la corruption généralisée, aux abus de pouvoir, à l'influence des oligarques, la violence policière et les violations des droits de l'homme. Bref, ils refusent de voir le système Poutinien s’installer en Ukraine. En réaction, dès 2004, Poutine lance une guerre hybride dans le Donbass et s’empare de la Crimée. Le 24 février 2022, il envahit l’Ukraine.
Le cas de Poutine n’est pas unique. Les dirigeants russe, chinois, iranien, vénézuélien, ou nord-coréen savent que le langage de la transparence, de la responsabilité, de la justice et de la liberté séduira toujours une partie de leurs citoyens, et que pour rester au pouvoir, ils doivent saper ces idées.
Anne Applebaum nous avertit : “Si Trump parvient à utiliser les cours fédérales et les forces de l'ordre contre ses ennemis, de pair avec une campagne massive de trolling, le mélange des mondes autocratique et démocratique sera complet.”
Nous voyons déjà poindre cette menace avec les attaques de plus en plus nettes du gouvernement américain contre l’Union Européenne et le soutien de plus en plus déterminé qu’il apporte aux partis politiques d’extrême-droite en Europe. Préparons-nous : les approches démocratiques et coopératives sont partout menacées !
Dominique Bénard