En mai 1968, lors du mouvement de contestation dns les universités en France, j'étais en avant-dernière année de mes études universitaires à Grenoble. Le mouvement étudiant a fait une large place à la contestation de la verticalité des cours des enseignements qu'on appelait "magistraux". Un sujet essentiel de la contestation porta sur ce thème et les étudiants contestataires se sont tournés vers la réécriture des polycopiés distribués : une petite révolution ! Les enseignants concernés ont, pour une bonne part, accepté ces modifications.
Profitant de mes cinq années d'assistanat dans cette faculté, j'ai pu suivre l'essouflement du mouvement engagé. Les étudiants ne se sentaient plus assez forts pour imposer une vision novatrice de l'enseignement. Quelle déception !
Pourtant cette Faculté de Sciences Economiques avait la réputation d'être largement tournée vers les problèmes des pays du tiers-monde ou pays du sud. Aussi beaucoup d'étudiants de ces pays, en particulier d'Amérique Latine, venaient finir de s'y former et participer à nos réflexions. Avaient-ils déjà suivi des formations utilisant la pédagogie de Paulo Freire ? Je ne m'en souviens pas. Mais peut-être ont-ils contribué à cette prise de conscience de la verticalité de l'enseignement universitaire et ont-ils permis les premiers efforts de remise en question...
Deux autres expériences de mon activité, cette fois professionnelle, m'ont amenée à prendre conscience de l'importance de s'appuyer sur la participation des populations pour proposer et développer des projets nouveaux.
Partie en Côte d'Ivoire, comme chargée d'études pour le compte de la SCOP CINAM, bureau créé à l'initiative du Père Lebret, je participais à l'évaluation d'un programme d'hydraulique villageoise concernant la mise en place de 7 000 points d'eau en zone rurale. Très vite, les évaluateurs, pilotés par Bernard Lecomte (voir AC N°16), ont pris conscience que l'orientation prise par les réalisateurs de terrain, dont le docteur Tonia Amat était la tête pensante, pouvait entrer en contradiction avec la logique d'efficacité de la foreuse. Rentabiliser les déplacements et la vitesse d'exécution de la foreuse conduisait à la négation de la prise en considération des motivations et capacités des villageois concernés. Un clash violent s'en est suivi et la dynamique initiée a dû se plier à la logique industrielle de la foreuse !!!
Une autre expérience, cette fois au Mali, m'a permis de contribuer à la mise en place de la décentralisation des décisions pour organiser un processus de planification régionale. Dans ce pays, comme dans les autres pays de l'Afrique de l'Ouest, les moyens pour procéder à l'organisation des services de santé sont très faibles mais surtout eparpillés et très variables d'une région à une autre. La cause essentielle : les projets d'aide extérieure, qui, croyant bien faire, apportent des moyens matériels parfois importants et considèrent donc qu'ils ont une légitimité pour décider de l'organisation des services de santé ! Ainsi chaque région développe sa politique et le Mali se voit affublé d'une diversité épouvantable de politiques de santé ! Le service malien de planification sanitaire avait largement pris conscience de la situation et analysé à juste titre qu'une coordination à l'échelon du pays était impossible vu les politiques (et les égos !) de chacun des organismes d'aide concernés. A l'échelon décentralisé, région et même cercle (dont la taille correspond à un département français) tous les intervenants maliens, responsables villageois, administrateurs, personnels de santé, étaient parfaitement conscients que rien ne pouvait fonctionner correctement dans l'isolement. Aussi, en appui au service malien de planification, avons-nous demandé à tous les intervenants de réfléchir en commun aux problèmes majeurs de la zone puis de proposer des stratégies et les moyens à coordonner ou adpater pour une politique de santé réaliste et participative : ce fut une réussite et l'on peut reconnaître que la politique mise en place de médicaments essentiels payants mais à faible prix s'est poursuivie de nombreuses années.
La démarche de la construction du savoir sur la base des réalités du terrain et des dynamiques des populations s'est révélée productive. Bien sûr, une analyse plus fine pourrait montrer des défaillances, mais le principe de valorisation des savoirs a été globalement une réussite.