A Brest ou à Paris, des services psychiatriques s'ouvrent à l'open dialogue. Un système de soins inventé en Finlande, où patients et médecins discutent vraiment à égalité. Et qui pourrait éviter certaines hospitalisations. Reportage.
Selon une étude, 84 % des victimes d'un épisode de psychose traitées avec cette méthode ont repris un emploi deux ans après le début de la maladie.
Par Elise Racque
Les yeux dans ceux de sa voisine Nathalie (les prénoms ont été modifiés), Évelyne parle de sa fille. L’adolescence fait son œuvre : elle se détache de sa maman. « Ça me fait très mal, et ça ne devrait pas. Je sens que les traumatismes de mon passé se réveillent. » Évelyne confie sa peur du rejet, de l’abandon, de l’amour qui pourrait disparaître. Nathalie l’écoute, la relance en insistant sur un mot ou par une question. Assis à côté d’elles, Loïc observe. Il prend la parole à son tour, partage son ressenti. Tous trois expérimentent l’open dialogue, comme la trentaine de personnes réunies ce soir-là dans les locaux d’un pôle santé de Brest (Pol Yec’hed en breton, précise la porte d’entrée). Ces ateliers mensuels sont organisés par l’association Dialogue ouvert Finistère, créée par un jeune psychiatre brestois. C’est en 2019 que Baptiste Le Deun, alors interne à l’hôpital, découvre cette approche thérapeutique née en Finlande dans les années 1980. « Je suis parti me former à Genève : ce fut un coup de cœur ! J’ai eu le sentiment de commencer ma vraie formation professionnelle. Jusqu’ici, j’avais appris à raisonner en termes de diagnostics et de traitements mais je me sentais démuni pour accueillir la souffrance des gens », raconte le médecin qui exerce désormais en libéral.
L’open dialogue est un véritable système de soins en Finlande, s’est répandu en Amérique du Sud, est recommandé par l’Organisation mondiale de la santé, mais est encore peu connu en France. Il repose sur plusieurs principes. Les soignants s’engagent notamment à se rendre disponibles en moins de vingt-quatre heures et à intégrer les proches que le patient souhaite convier aux rencontres. Lesquelles ont lieu là où la personne en souffrance le souhaite. Les professionnels ne se réunissent jamais en son absence, contrairement aux réunions de synthèse d’usage à l’hôpital. « Le dialogue ouvert est à l’opposé de la culture du diagnostic posé par un expert. Il remet en question les rapports de pouvoir dans la relation soignant-soigné », résume Baptiste Le Deun. Ainsi au Pol Yec’hed de Brest, Évelyne, Nathalie et Loïc ne savent pas si l’un ou l’autre est concerné par un trouble, aide un proche ou exerce comme médecin. « Ça permet d’avoir une parole bien plus libre », apprécie Jean, qui nous confie vivre avec la bipolarité. Loïc, lui, s’est confronté « au mur infranchissable » auquel les aidants se heurtent souvent à l’hôpital. « Ici, ma parole vaut autant que celle du soignant en face. Ça me donne confiance. » En mobilisant l’environnement du malade pour trouver des pistes de rétablissement, le dialogue ouvert permet, selon les études finlandaises, de réduire hospitalisations et recours aux médicaments. L’une de ces études montre que 84 % des victimes d’un épisode de psychose traitées avec cette méthode ont repris un emploi à temps plein ou des études deux ans après le début de la maladie.
Dans un service dépendant des Hôpitaux Paris Est Val-de-Marne, une psychiatre est parvenue à intégrer l’open dialogue : Maëva Musso avait déjà rencontré des confrères finlandais le pratiquant au quotidien quand elle prit la tête, en 2023, d’une équipe consacrée aux enfants et adolescents de l’Aide sociale à l’enfance parisienne (MobiPsy 75). La trentenaire, qui préside l’Association des jeunes psychiatres et des jeunes addictologues, propose alors à sa nouvelle équipe de s’y former. Certains de ses collègues ont vingt ans de plus qu’elle mais se lancent. Aurélien Lubienski, psychologue, ne le regrette pas. « J’avais l’habitude de me mettre en position de sachant. C’est un soulagement de travailler dans le respect des personnes. » Dans le local du 11e arrondissement parisien où les coups de téléphone interrompent régulièrement les conversations, l’équipe a appris à changer sa manière de travailler. « L’open dialogue suppose de tolérer l’incertitude, pour prendre le temps d’ajuster les décisions », explique Maëva Musso. Son collègue souligne : « Ce n’est pas évident car les proches et les foyers qui accueillent les jeunes peuvent avoir une forte attente à notre égard, avec une pression pour prescrire rapidement des médicaments. Il faut savoir y résister, collectivement. »
Un défi d’autant plus ardu qu’ils accompagnent des mineurs aux psychotraumas complexes. « Leurs souffrances vont de la crise suicidaire aux décompensations, en passant par des addictions », détaille la cheffe d’équipe. Elle reçoit aujourd’hui Nora, avec l’éducatrice spécialisée Gaëlle Joigneault, et en présence de ses deux frères. Dans une petite pièce dont la porte est ornée de gommettes papillons, le quatuor évoque le quotidien de cette fratrie qui a récemment perdu sa mère. Les deux professionnelles sont amenées à livrer leurs réactions, leurs émotions, et parfois leurs désaccords, à rebours d’une culture psychiatrique qui enjoint aux soignants de faire front devant le patient. Le binôme a rencontré Nora il y a deux ans. Elle était alors hospitalisée pour des hallucinations et des scarifications.
La jeune fille rêve aujourd’hui de voyages et planifie joyeusement ses vacances avec sa famille d’accueil. Sur sa pause de midi, Maëva Musso avale un kebab avec un nouveau venu. Killian doit bientôt intégrer un lieu d’accueil qui réclame un changement dans son traitement. À la surprise du jeune homme, la psychiatre lui propose de participer à la réunion qui le concerne. La décision sera prise avec son consentement. La prochaine fois, il viendra peut-être avec un ami. Un peu plus tard dans la journée, la médecin et l’éducatrice passeront une petite heure au téléphone avec Lucie, qui n’a pas réussi à se réveiller pour venir à son entretien. En attendant son hospitalisation en addictologie — elle est sur liste d’attente depuis deux mois —, le duo fait tout pour maintenir le lien. Le prochain rendez-vous est pris. Gaëlle ira manger avec elle et Lucie amènera peut-être son chat.
Aux Hôpitaux Paris Est Val-de-Marne, l’engagement du Dr Musso fait des émules. Organisée en 2023, la première formation à l’open dialogue a attiré vingt-sept soignants, issus de quatre pôles différents. « Jeunes comme anciens ont exprimé une forte satisfaction, ce qui est rare. Nous sommes particulièrement intéressés par les cas où l’open dialogue peut éviter l’hospitalisation », relate Basile Rousseau, directeur des affaires médicales et de la recherche de l’établissement. Les initiés ont deux ans pour produire une publication évaluant les effets du dialogue ouvert, et l’établissement public a lancé au mois d’avril le premier cursus francophone pour les professionnels souhaitant devenir formateurs en open dialogue. Dans le Finistère, l’horizon s’ouvre aussi. L’association brestoise a été invitée à présenter son approche dans un service hospitalier et devrait signer une convention avec un autre, à l’initiative d’une infirmière.